Organiser un test utilisateur : tâches, scénarios, testeurs

Objectifs, recrutement, tâches qui ne trahissent pas la réponse, script de séance et analyse, la méthode complète pour un test utilisateur utile.

Sommaire

La testeuse cherche le bouton « Commander » depuis quarante secondes. Le fondateur, assis derrière elle, n’y tient plus : « C’est en haut à droite ! » Elle trouve, sourit, termine sa commande. Le test vient de perdre la seule information qui comptait.

Un test utilisateur repose sur une idée simple : de vraies personnes essaient de faire de vraies choses avec votre application, pendant que vous regardez sans intervenir. Il coûte peu, et il répond à la question que le code ne tranche jamais : les gens y arrivent-ils ?

Cet article vous donne la méthode complète, de l’objectif à la liste des corrections : recruter les bons profils, écrire des tâches qui ne soufflent pas la réponse, conduire la séance, puis analyser ce que vous avez vu. Avec un script de séance prêt à copier.

À quoi sert un test utilisateur, et quelle question lui poser ?

Définition

Un test utilisateur (ou test d’utilisabilité, usability testing) consiste à observer des personnes représentatives de votre public pendant qu’elles réalisent des tâches réalistes avec votre produit. On mesure ce qu’elles font, pas ce qu’elles disent qu’elles feraient.

Ce n’est ni une démo, ni un groupe de discussion, ni un sondage d’opinion. Demander « Aimez-vous l’application ? » produit des politesses. Regarder quelqu’un échouer trois fois à saisir son adresse produit une correction.

Commencez par écrire une à trois questions de recherche, précises et vérifiables. Par exemple :

  • Un nouveau client arrive-t-il à commander un repas et à le payer par mobile money, sans aide ?
  • Les commerçants trouvent-ils le reçu d’un paiement qu’ils viennent de recevoir ?
  • La nouvelle inscription par code SMS est-elle plus simple que l’ancienne ?

Pour chaque question, fixez un critère de réussite observable : la tâche est-elle terminée, avec ou sans erreur, avec ou sans aide ? Sans ce critère, chacun repartira de la séance avec sa propre interprétation.

Qui recruter, et combien de participants ?

Les bons profils

Recrutez des personnes qui ressemblent à vos vrais utilisateurs : ni vos collègues, ni vos proches, ni les développeurs. Les uns connaissent trop le produit, les autres vous connaissent trop pour être francs.

Définissez trois à cinq critères, par exemple :

  • Usage : achète en ligne au moins une fois par mois, paie déjà par mobile money.
  • Appareil : un Android d’entrée de gamme, si c’est le téléphone d’une bonne partie de votre public.
  • Langue : à l’aise en français, en anglais ou dans les deux, selon votre marché.
  • Exclusions : ne travaille pas dans le numérique, n’a jamais utilisé votre application si vous testez la découverte.

Pour filtrer, utilisez un court questionnaire de présélection (screener). Formulez des questions qui ne révèlent pas la « bonne » réponse : « Quels moyens de paiement avez-vous utilisés ce mois-ci ? » plutôt que « Utilisez-vous le mobile money ? ». Prévoyez un dédommagement (crédit de communication, forfait de données, bon d’achat) et un consentement écrit pour l’enregistrement.

Ce que dit vraiment la « règle des 5 utilisateurs »

En 2000, Jakob Nielsen publie « Why You Only Need to Test with 5 Users ». Son raisonnement s’appuie sur un modèle établi avec Thomas Landauer en 1993 : si chaque utilisateur révèle en moyenne une part L des N problèmes, n utilisateurs en révèlent N(1 − (1 − L)^n). Avec L = 31 %, la moyenne observée sur de nombreux projets, cinq utilisateurs font apparaître environ 85 % des problèmes.

Mais sa conclusion est souvent mal citée. Nielsen ne dit pas « cinq utilisateurs suffisent ». Il dit : plutôt qu’un test à quinze personnes, faites trois tests à cinq, en corrigeant entre chaque. Chaque tour vérifie les correctifs et va plus loin que le précédent. Il signale lui-même des exceptions, résumées dans ce tableau.

SituationRecommandation de Nielsen
Plusieurs profils très différents (clients et livreurs, par exemple)3 à 4 personnes par profil s’il y en a deux, 3 par profil au-delà
Étude quantitative (mesures, comparaisons chiffrées)Au moins 20 participants
Tri de cartes (card sorting)15 participants

La moyenne cache aussi de grands écarts. En 2003, Laura Faulkner a testé 60 utilisateurs, puis tiré au sort des groupes de cinq : certains groupes trouvaient 99 % des problèmes, d’autres seulement 55 %. Avec dix personnes, le moins bon groupe en trouvait 80 % ; avec vingt, 95 %.

Attention

Cinq participants conviennent à un test qualitatif, itératif, sur un seul profil. Pour un parcours critique comme le paiement, pour un score chiffré comme le questionnaire SUS ou pour plusieurs profils, prévoyez davantage.

Comment écrire des tâches réalistes sans guider

Une tâche est une petite histoire : un contexte, un objectif, une fin claire. Elle ne dit jamais comment faire, et n’emploie jamais les mots de l’interface. Le tableau ci-dessous montre des erreurs courantes et leur correction.

Consigne qui guideLe problèmeConsigne réaliste
« Appuyez sur Panier, puis sur Payer avec MoMo. »Elle donne le chemin et les libellés« Vous voulez vous faire livrer deux pizzas ce soir. Commandez-les et payez avec votre compte mobile money. »
« Trouvez les paramètres de notification. »Elle nomme le menu à trouver« Vous recevez trop de messages promotionnels. Faites en sorte de ne plus en recevoir. »
« Comment feriez-vous pour suivre un colis ? »Elle demande une opinion, pas une action« Votre colis devait arriver hier. Trouvez où il en est. »
« Achetez le sac de riz de 5 kg en promotion. »Elle désigne le produit exact« Vous n’avez plus de riz. Achetez-en pour la semaine sans dépasser 6 000 FCFA. »

Quelques règles de plus :

  • Commencez par une tâche facile, pour mettre la personne en confiance.
  • Fournissez les données nécessaires : compte de test, numéro de démonstration, adresse fictive, solde fictif. Personne ne doit payer avec son propre argent.
  • Gardez le même ordre pour tous, sauf si vous comparez deux versions.
  • Essayez vos tâches sur un collègue avant la première séance : une consigne ambiguë gâche toute une série.

Le script de séance, du premier mot au dernier

Un script garantit que chaque participant vit la même séance. Comptez de 45 à 60 minutes, dont 25 à 35 de tâches. Voici un modèle à adapter.

1. ACCUEIL (5 min)
« Merci d'être là. Aujourd'hui, nous testons l'application, pas vous :
il n'y a ni bonne ni mauvaise réponse. Si quelque chose vous bloque,
c'est exactement ce que nous cherchons. »
Consentement : enregistrement de l'écran et de la voix, usage interne.

2. PENSER À VOIX HAUTE (3 min)
« Pendant que vous utilisez l'application, dites à voix haute ce que
vous regardez, ce que vous cherchez, ce que vous pensez. »
Essai : « Montrez-moi comment vous envoyez un SMS, en commentant. »

3. QUESTIONS DE DÉPART (5 min)
« Comment commandez-vous un repas aujourd'hui ? Avec quelles applis ? »

4. TÂCHES (25 à 35 min)
Lire chaque tâche à voix haute, puis la laisser sous les yeux.
Après chaque tâche : « De 1 (très difficile) à 7 (très facile),
comment avez-vous trouvé cette tâche ? »

5. QUESTIONNAIRE FINAL (5 min)
Questionnaire SUS, rempli seul, avant toute discussion.

6. DÉBRIEF (5 min)
« Qu'est-ce qui vous a le plus gêné ? Le plus plu ? »
Remerciements et dédommagement.

Penser à voix haute et observer sans aider

Le penser à voix haute (thinking aloud) est, pour Jakob Nielsen, l’outil numéro un de l’utilisabilité : peu coûteux, robuste, utilisable du prototype papier à l’application publiée. Il a ses limites : parler sans arrêt n’est pas naturel, et certains participants filtrent leurs pensées pour paraître compétents. Relancez simplement : « Que vous dites-vous, là ? »

Le plus difficile reste de ne pas aider. Quand un participant vous pose une question, n’y répondez pas. Le Nielsen Norman Group décrit trois réflexes neutres :

  • L’écho : reprendre ses derniers mots sur un ton interrogatif. « Ce bouton est bizarre ? »
  • Le boomerang : lui renvoyer la question. « À votre avis ? » ou « Que feriez-vous chez vous ? »
  • Columbo : commencer une question et la laisser en suspens. « Et là, vous… ? »

Fixez à l’avance une règle d’arrêt : si la personne est bloquée depuis plusieurs minutes ou visiblement mal à l’aise, notez l’échec et passez à la tâche suivante. Un blocage noté vaut mieux qu’une réussite soufflée.

À chaque tâche, notez :

  • réussite, réussite avec difficulté, ou échec ;
  • les hésitations, les retours en arrière, les appuis au mauvais endroit ;
  • les phrases exactes (verbatims), entre guillemets ;
  • le moment où la personne a failli abandonner.

Astuce

Désignez un seul animateur et un preneur de notes. Les autres membres de l’équipe observent en silence, dans une autre pièce ou micro coupé en visio. Voir un vrai client bloquer convainc plus qu’un long rapport.

Modéré ou non modéré, en salle ou à distance ?

Un test modéré se déroule avec un animateur présent, dans la même pièce ou en visio. Dans un test non modéré, le participant suit seul des consignes écrites et s’enregistre. Le tableau ci-dessous compare les trois formules courantes.

FormulePoints fortsPoints faiblesQuand la choisir
Modéré, en présentielObservation fine, relances possibles, pas de souci techniqueDéplacements, une personne à la foisPremiers tests, publics peu à l’aise avec le numérique
Modéré, à distanceParticipants partout, coût réduitSilences difficiles à interpréter, connexion parfois instablePublic dispersé, budget serré
Non modéré, à distanceRapide, nombreux participants en parallèleAucune relance, consignes à rendre parfaites, moins de verbalisationQuestions précises sur un écran ou une modification

Pensez aux contraintes concrètes : une visio consomme des données, une coupure interrompt la séance. Remboursez le forfait, prévoyez un plan B (un appel téléphonique, puis un enregistrement d’écran envoyé ensuite) et vérifiez la connexion avant de commencer.

Pour les tests à distance sur de vrais téléphones, GeekTest réunit des testeurs réels et rémunérés qui utilisent leurs propres appareils Android et iPhone : vous pouvez faire tester votre application sans organiser vous-même le recrutement.

Analyser et prioriser ce que vous avez vu

  1. Débriefez à chaud. Quinze minutes après chaque séance : les trois moments marquants, tant qu’ils sont frais.
  2. Transformez les observations en problèmes. « Awa a cherché le bouton Payer pendant 40 secondes » devient « Sur les petits écrans, le bouton Payer n’est visible qu’après avoir fait défiler la page ».
  3. Comptez combien de participants ont rencontré chaque problème.
  4. Notez la gravité de 0 à 4, avec l’échelle de Nielsen présentée dans l’article sur les heuristiques appliquées au mobile.
  5. Priorisez : d’abord les problèmes graves et fréquents, puis les problèmes graves et rares sur les parcours critiques (argent, données personnelles), puis le reste.
  6. Montrez des preuves : un extrait vidéo et une phrase du participant pour chaque problème majeur.
  7. Corrigez, puis retestez avec cinq nouvelles personnes.

Chaque problème retenu devient un ticket clair ; notre guide du rapport de bug explique comment l’écrire pour qu’il soit corrigé.

Exemple

Exemple fictif : sur cinq participants, quatre n’ont pas compris que le code SMS expirait au bout de deux minutes. Le problème est fréquent (quatre sur cinq), bloquant (impossible de s’inscrire) et persistant (à chaque nouvelle connexion) : gravité 4, à corriger avant la prochaine version.

À retenir

  • Un test utilisateur répond à une question précise : écrivez-la avant de recruter.
  • Recrutez de vrais utilisateurs cibles, jamais l’équipe ni ses proches.
  • Une bonne tâche donne un contexte et un but, jamais le chemin ni les libellés.
  • Pendant la séance, faites parler le participant et ne l’aidez pas.
  • Cinq participants par tour suffisent pour un test qualitatif et itératif sur un profil, pas pour des mesures chiffrées ni pour plusieurs profils.
  • Notez, comptez, classez par gravité, corrigez, puis retestez.

Pour aller plus loin

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L’auteur

Donchi

Donchi écrit les guides de l’Académie GeekTest, l’espace d’apprentissage de la plateforme de testeurs de Geek Institut : des conseils concrets pour sortir des applications fiables et faciles à utiliser, et pour progresser comme testeur.

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